Par William Freudenburg, Robert Gramling et Debra Davidson
Illustrations par William I. Brown
Le 21 décembre 2004, un groupe de travail américain du gouvernement fédéral a rendu public son rapport final concernant des propositions visant à permettre aux citoyens américains d’importer du Canada des médicaments sur prescription. Parce que le groupe de travail « ne pouvait être certain » que les médicaments importés seraient sûrs, ses membres ont recommandé que la pratique demeure illégale.
Le lendemain, une autre agence fédérale, le Service des forêts, a décidé qu’elle ne pouvait déterminer avec certitude si la coupe de forêts était mauvaise pour l’environnement. Elle élimina donc des plans forestiers les exigences induites par les Déclarations d’impacts environnementaux et pour la protection d’espèces « viables » lors de la coupe de forêts.

Ces deux annonces se faisant suite illustrent l’importance d’une réalité souvent sous-estimée : plusieurs décisions d’agences « scientifiques » se fondent non pas sur de faits scientifiques éprouvés, mais sur des incertitudes scientifiques troublantes. Un jour, les autorités décident que l’incertitude constitue un risque trop important concernant l’importation de médicaments ; le lendemain, d’autres responsables décident que l’incertitude signifie que la coupe de forêts est sûre. Il en va ainsi de milliers de décisions chaque jour. Malgré une demande croissante des éclairages de la science, l’élément principal des conclusions des études est toujours à la base de la décision que prendra une agence lorsqu’elle n’a pas la certitude de savoir si quelque chose est sûr ou non.
Cette « espace d’incertitude » crée nombre d’occasions de jouer avec le système. Si des intérêts industriels bien organisés peuvent ralentir la machinerie de la régulation jusqu’à ce que des « réponses scientifiques » deviennent définitives - et l’on sait que les réponses scientifiques ne sont presque jamais définitives -, les mesures envisagées peuvent être repoussées durant des décennies, même lorsque des preuves écrasantes les étayent. Rien d’étonnant dès lors à ce que les industriels cherchent souvent précisément des preuves irréfutables allant dans leur sens. On appelle cette stratégie « Scientific Certainty Argumentation Method » - en bref SCAM (ndlt. en anglais scam signifie duperie, escroquerie, marché de dupes).
Il résulte de cette méthode que de nombreuses incertitudes scientifiques ont été largement ignorées par les médias de masse et les publications officielles sur la vie en société. En réalité, nous sommes plutôt préoccupés par le « contrôle des agences » - décrit dans un rapport du congrès dans les années 1930 comme la tendance des instances gouvernementales à « devenir les servants plutôt que les gouverneurs » des industries qu’elles régulent. Or une industrie qui souhaite contourner les lois n’a peut-être pas forcément besoin de prendre le contrôle du chien de garde (l’agence) ou de le tenir en laisse. Il lui suffit de l’empêcher de mordre et d’aboyer, ou de faire appliquer les règlementations. C’est ce que la méthode SCAM fait si bien.
Le pouvoir de la méthode SCAM vient du fait que la science fonctionne par probabilités, ce qui signifie que les preuves scientifiques permettant de prendre des décisions politiques, tout comme les preuves scientifiques en général, seront fort probablement ambiguës ou incomplètes. La science ne peut donner que trois réponses : oui, non et peut-être. Un « oui » implique un soutien clair à une hypothèse ; un « non » implique un rejet clair ; et un « peut-être » implique une réponse non déterminée pour laquelle les preuves ne permettent pas une acceptation ou un rejet clair de l’hypothèse en question. Pour une vaste majorité des études scientifiques, la réponse finale se trouve être « peut-être » - ce qui explique qu’un nombre si élevé de recherches se concluent par la phrase rituelle : « Des recherches supplémentaires sont nécessaires ».

Implication directe, les options politiques prises ont souvent moins à voir avec ce qui est connu qu’avec ce qui ne l’est pas. La population estime que les agences prendront une décision sur la base « de faits scientifiquement prouvés » ; la réalité est que de telles décisions s’appuient presque toujours sur des preuves qui sont dans la catégorie des « peut-être », ce qui les rend par définition ambiguës. Dans la majorité des cas les scientifiques sont incapables d’obtenir des conclusions qui ne soient pas ambiguës.
Les groupes d’intérêt et leurs alliés ne se privent pas de profiter de ce vacuum. Certains sont meilleurs que d’autres dans le domaine. En particulier, les industries organisées et les groupes d’intérêts sont devenus des pros lorsqu’il s’agit de s’assurer que les technologies et les substances potentiellement nocives seront considérées jusqu’à preuve du contraire comme parfaitement inoffensives - et non par des personnes indépendantes ou sur des critère environnementaux.
En réalité, la méthode SCAM exerce peut-être autant de pouvoir sur les politiques décisionnelles que les faits scientifiques prouvés. Il n’est pas bien difficile de trouver des cas pour lesquels pratiquement tous les scientifiques étaient d’accord sur la réalité de risques encourus, mais pour lesquels les règlementations ont tardé - le tabac, l’exposition à l’amiante, l’ajout de plomb dans l’essence. Au cours des dernières années cependant, le plus important SCAM, et peut-être le plus grand triomphe de la méthode utilisant à son profit les légitimations et les reconnaissances scientifiques présentées, est sans doute l’effort déployé pour mettre en question les réalités du réchauffement planétaire.
Une palette impressionnante de scientifiques dans le monde a conclu de façon formelle que le réchauffement planétaire est réel et qu’il est dû pour une partie significative à l’activité humaine. Les estimations peut-être les plus complètes sont celles qui ont valu à leurs auteurs le Prix Nobel de la paix (attribué de manière conjointe à Al Gore et au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) ; elles impliquaient le travail de 2’000 scientifiques spécialistes des questions climatiques parmi les plus respectés et en provenance de 100 pays. D’autres études, dans des structures scientifiques parmi les plus prestigieuses dont l’Académie américaine des sciences et la Société royale britannique, ont fourni des confirmations additionnelles solides au consensus international. Pour résumer, pratiquement tous les scientifiques qui comptent en matière climatique dans le monde se sont retrouvés sur une même position - un niveau de consensus dont la plupart des scientifiques ne peuvent que rêver.
De l’autre côté, on trouve un rassemblement beaucoup plus modeste de scientifiques anti-conformistes (en anglais contrarians) et leurs alliés - mais également la tactique du SCAM. Comme les études sur les médias de masse ont fini par démontrer, pour alimenter le débat sur la dispute « scientifique » concernant le réchauffement planétaire, un nombre incroyablement élevée des médias, en particulier durant les année 1990, ne citaient en fait qu’une petite poignée de sceptiques, dont un grand nombre n’étaient même pas des spécialistes du climat et étaient financés par des industries impliquées et/ou par des puits d’idées (think tanks) conservateurs, très efficaces lorsqu’il s’agissait de rendre leurs « études » publiques. Malgré cela, la demande habile de certitudes scientifiques offrait un tel levier que les quelques contradicteurs reçurent une attention disproportionnée de la part des médias de masse sur cette question.

Plus récemment, les journalistes ont noté les efforts déployés par l’administration Bush pour souligner le caractère incertain de la science. Seth Borenstein, un auteur scientifique travaillant pour Associated Press, a mis en lumière que le résumé du Programme scientifique de l’administration sur les changements climatiques, qui, durant des années, appelait de ses vœux des études supplémentaires et des délais, utilisait le mot « incertitude » quinze fois, et « carburants fossiles » une seule fois. Deux ans plus tard, le Chef du personnel du Conseil sur la qualité de l’environnement de la Maison Blanche (un homme qui auparavant avait travaillé pour l’Institut américain du pétrole et qui dirigea la lutte de l’industrie du pétrole contre une limitation des gaz à effet de serre) fut dénoncé pour avoir modifié des documents scientifiques sur les changements climatiques. Une analyse du journaliste Andrew Revkin du New York Times dévoila que l’essentiel du maquillage avait consisté à retirer les références scientifiques sur le consensus et à soulever des questions additionnelles sur les découvertes scientifiques.
Jusqu’à un passé très récent, le résultat d’une telle tactique, tout au moins aux Etats-Unis, a été qu’un petit nombre de scientifiques qui doutaient, soutenus par des politiciens qui assuraient l’écho de leur voix, s’imposèrent dans les débats sur les changements climatiques.
L’absence de préjudices n’est pas une preuve de sécurité
L’une des raisons du succès de la méthode SCAM consiste dans le fait que, nous, les scientifiques, voulons toujours plus de données, mais que nous ne sommes pas aussi bons dans l’organisation des conséquences pratiques qui découlent de l’attente de leur obtention. À Woburn, dans le Massachusetts, Anne Anderson a fait l’expérience de ces conséquences pratiques dans la douleur dès partir de 1972, après qu’on eut diagnostiqué une leucémie lymphoïde aiguë chez son fils. Cette femme entreprit alors de frapper aux portes de ses voisins et de rencontrer d’autres victimes de la maladie pour tenter de mieux comprendre. Finalement, elle arriva à la conclusion que sa communauté était victime d’une incidence anormale de la maladie, probablement liée à l’eau. Elle demanda aux responsables de l’État de tester l’eau, mais on lui rétorqua que l’agence ne répondait pas aux requêtes individuelles des citoyens. En 1979 pourtant, des entrepreneurs trouvèrent 184 barils sur un terrain vague et appelèrent la police ; cette fois, l’Agence de protection de l’environnement répondit à la demande. On découvrit alors que les puits de la ville contenaient des agents reconnus comme cancérigènes chez certains animaux, parfois à des concentrations 40 fois supérieures aux limites tolérées.
En janvier 1981, cinq jours après la mort du fils de Anne Anderson, les Centres américains pour le contrôle des maladies (CDC) publièrent un rapport qui concluait qu’à l’est de Woburn, où l’eau potable du réseau venait de puits contaminés, on avait recensé 12 cas documentés d’enfants souffrant de la leucémie là où 5,3 cas auraient été statistiquement attendus. Dans l’ensemble cependant, le CDC ne considéra pas ces preuves comme suffisantes pour conclure que la contamination était à l’origine de la leucémie.
Mais la quête d’Anne Anderson ne prit pas fin avec le rapport du CDC. Au lieu de cela, elle et des amis résidents développèrent ce que le sociologue Phil Brown a qualifié « d’épidémiologie populaire ». Ils présentèrent leur cas à un séminaire sur le thème de la santé publique à Harvard, inspirant une collaboration entre citoyens et biostatisticiens de l’institution. Les résultats de l’étude conjointe conclurent que la leucémie des enfants était en fait liée de manière significative à l’exposition à l’eau des puits contaminés. En 1986, le jury d’une cour fédérale estima que la compagnie W.R. Grace avait fait preuve de négligence en rejetant dans l’environnement les déchets chimiques, et avait par là contribué au problème. (Grace a accepté de payer $ 8 millions lors d’un règlement entre les parties.) Neuf ans plus tard, le Département de la santé publique du Massachusetts publia enfin son propre rapport dans lequel il donnait raison à l’étude des citoyens et de Harvard, qui établissait une relation claire entre la leucémie chez les enfants et l’exposition à l’eau des puits contaminés.

L’expérience de Woburn est semblable à ce qui se passe souvent dans d’autres communautés, mais à deux différences près. Tout d’abord, les citoyens de Woburn ont été capables de créer une équipe avec un groupe de scientifiques respectés, donnant à leurs inquiétudes un degré de crédibilité, légale et scientifique, dont peu de groupes des citoyens similaires pourraient profiter par eux-mêmes. Seconde différence : en faisant équipe, les citoyens et les scientifiques sont parvenus à réunir des données, dont 5’000 interviews, augmentant considérablement la valeur statistique de leurs découvertes. Dans des centaines d’autres communautés, plutôt que d’avoir 12 cas et non les 5,3 cas prévus par la statistique, des situations plus communes impliquent des informations encore plus rares, comme 5 cas, ou moins, au lieu d’un cas, ou moins, prévu par les statistiques.
Tous les jours la réalité, est d’une certaine manière similaire à la pratique scientifique. Si en tirant à pile ou face, une pièce de monnaie produit trois ou quatre piles à la suite, vous conclurez ou non, selon votre degré de suspicion, que la pièce est truquée. Mais l’obtention de 10 ou 12 piles d’affilée éveillera sans doute chez vous un légitime soupçon. Les scientifiques tendent à utiliser la même logique mais avec davantage de rigueur. En science, à l’exception de maladies extrêmement rares, la conclusion est que trois ou quatre cas de cancer ne permettent simplement pas prouver, avec un taux de certitude de 95 % (c’est-à-dire avec moins de 5 % de chances de se tromper) qu’une source de contamination locale est associée de manière significative avec la maladie. Pas plus qu’il est possible de dire qu’elle ne l’est pas. Malgré cela et grâce à la technique du SCAM, la décision basée sur « l’absence de preuve d’un effet nocif » est celle que prennent les agences dans une proportion extraordinairement élevée des cas qui leur sont soumis.
C’est la décision qui a été prise à Woburn avant que les citoyens décident de s’investir pendant quatorze ans pour obtenir des données supplémentaires. C’est la décision qui permit aux compagnies de pétrole d’imposer de l’essence contenant du plomb, dont la toxicité est pourtant connue, pendant près d’un demi-siècle, à partir des années 1920 jusqu’au moment où les scientifiques purent enfin prouver que le plomb nuisait aussi bien aux convertisseurs catalytiques qu’aux personnes. C’est également la décision qui permit aux fabricants de cigarettes d’échapper à la plupart des réglementations ou à leurs propres responsabilités pendant une période presque aussi longue, en commençant par la création du soi-disant « Centre de recherche sur le tabac » dans les années 1950, tactique qui se poursuivit jusqu’à la publication de documents tenus jusque-là secrets et aux verdicts en responsabilité colossaux contre les compagnies de tabac des années 1990.
D’une manière plus générale, la conclusion-refrain « aucune preuve de nocivité » est la réponse habituelle donnée aux citoyens qui réclament des enquêtes aux départements chargés de la santé dans leur État. Dans une recherche sur les études concernant les concentrations de cancer, Craig Trumbo (aujourd’hui employé de l’Université d’État du Colorado) a conclu qu’il n’est simplement pas possible de fournir des corrélations statistiques significatives prouvant que les inquiétudes des citoyens sont justifiées ou injustifiées. Dans pratiquement tous les cas cependant, il résulte de cette impossibilité de conclure que les produits chimiques sont considérés comme n’ayant aucun effet, et que les citoyens jouent seulement de malchance.
Une étude du Département de la santé publique de l’Iowa, au cours des années 1990, par exemple, n’a débouché sur aucun résultat probant concernant les inquiétudes de citoyens à l’égard d’un réacteur nucléaire à Ames (Iowa). Mais plutôt que de souligner qu’il n’y avait aucune conclusion dans un sens ou dans l’autre, l’étude a affirmé que les cancers dans la région étaient « non significatifs d’un point de vue statistique » - ce qui fut sagement rapporté dans la presse locale sous le titre « Une étude exclut tout risque de cancer dans le quartier ».

En réalité, et textuellement, l’étude ne tirait pas cette conclusion. Elle était arrivée à ce que la majorité des scientifiques considéreraient comme la conclusion juste : il était tout simplement impossible de savoir. C’est ce que cela signifie lorsqu’on dit que les scientifiques vivent dans un monde de grandes incertitudes et c’est une des raisons pour lesquelles un nombre si important de nos articles appellent à davantage de recherches ; nous tentons de ne pas affirmer avoir une réponse avant que nos résultats soient limpides et solides. Trop souvent cependant, l’absence de résultats clairs, qui feraient pencher la balance d’un côté ou de l’autre, finit par être présentée comme des résultats sans « signification statistique » - ce qui peut être rapporté dans la presse, de manière incorrecte, comme un bilan de santé positif. Pourtant, « aucun résultat significatif indiquant une corrélation » ne signifie nullement « résultat significatif n’indiquant aucune corrélation ».
Les stratèges en communication ne se préoccupent en général pas de telles distorsions, et, contrairement aux scientifiques, les adeptes du SCAM sont rompus à l’art de bien présenter leurs arguments. Ils affirment souvent, par exemple, être favorable aux principes scientifiques éprouvés, et, en général, leurs arguments ont au moins un germe de légitimité. Ils souligneront en toute légitimité par exemple que bien que le fils d’Anne Anderson soit mort tragiquement d’une terrible maladie, la leucémie, il n’est simplement pas possible de « prouver » que la maladie a été provoquée par un produit chimique spécifique qui se trouvait dans l’eau. Il est également impossible de conclure que la contamination chimique était sans conséquences. Tant que la méthode SCAM réussit, l’enjeu qui consisterait à prouver l’innocuité d’un produit chimique, ou la sûreté d’une technologie, n’est simplement jamais soulevé.
Fardeau du débat
L’absence de résultats définitifs est particulièrement délicate lorsqu’il s’agit de nouvelles technologies. Il peut ne pas y avoir de manière de connaître le véritable niveau de risque, ou de bénéficier d’une expérience accumulée, mais cela n’empêche pas les agences de devoir souvent prendre des décisions concernant ces nouvelles technologies avant que des preuves soient disponibles - et les promoteurs d’idées potentiellement profitables tendent à être particulièrement efficaces lorsqu’il s’agit de convaincre les agences de ne pas imposer de barrières « inutiles », à moins que les agences puissent prouver de manière définitive que ces nouvelle technologies seront mauvaises.
Ces dernières années, les journaux scientifiques ont accordé une attention croissante à ce problème. Nombre d’articles ont milité pour un retournement du fardeau de la preuve, suivant ainsi le principe de précaution (i.e. l’incertitude ne devait pas être utilisée pour éviter les réglementations, ou, en d’autres mots, « mieux vaut la sécurité que de regretter une décision après coup »). Un engagement rigoureux et rapide en faveur de cette approche ferait courir le risque d’une réaction contre un excès de régulation et alimenter le parti pris de l’attitude opposée. De plus, il est difficile d’imaginer une telle évolution sans de nombreuses modifications de la relation entre les autorités de régulation et les industries qu’elles contrôlent - cette relation qui précisément est à l’origine du SCAM.
Nous ne proposons donc pas une solution technique, mais une solution publique. L’estimation des risques doit devenir le sujet de débats ouverts. Le débat doit reconnaître trois choses. Tout d’abord, il existe des situations pour lesquelles aucun niveau de sécurité ne peut simultanément satisfaire tous les objectifs que l’on attend d’une agence de sécurité. Deuxièmement, il faut reconnaître que considérer des preuves incomplètes soit comme les preuves d’un problème, soit comme des preuves de sécurité, dénote un équilibre inopportun dans tout processus de décision qui souhaite véritablement intégrer des principes scientifiques éprouvés. Et finalement, bien que l’on puisse comprendre pourquoi les industries s’activent en sous-main pour la justification des réglementations (malgré les ambiguïtés incompressibles propres au monde dans lequel nous vivons), il est moins compréhensible que le régulateur succombe si souvent à ce genre de pressions - particulièrement lorsque les agences sont, officiellement, responsables de la santé publique et de la protection de l’environnement.
Les citoyens préoccupés et les ONG peuvent apporter leur contribution. Un bon point de départ est de garder un esprit d’ouverture : dans un nombre croissant de cas, les milieux de l’industrie font des efforts de bonne foi afin de fournir des preuves que la sécurité est garantie. Un esprit ouvert, cependant, se doit d’être sceptique également, donc une deuxième règle, saine, consiste à être particulièrement attentifs aux SCAM. La prochaine fois qu’un porte-parole d’une industrie répond aux inquiétudes des citoyens en affirmant, en substance, « vous ne pouvez le prouver », il faut lui rappeler qu’il est de la responsabilité de l’industrie de faire au moins la moitié du chemin et de prouver la sécurité de l’activité concernée. Les militants et les agences peuvent également souligner que la méthode SCAM est sans doute une technique ancienne, mais que son usage n’est en aucun point l’équivalent d’une preuve de sécurité. C’est plutôt un processus par lequel un parti doit assumer tous les coûts, physique aussi bien que financiers, pour démontrer une certitude scientifique dans un monde dominé par l’incertitude.
Une démarche scientifique de qualité demande de l’équilibre et une véritable réflexion concernant le risque concerné. Dans nombre de controverses environnementales et technologiques, une erreur soutenue par un SCAM n’est pas uniquement une aberration - c’est le risque que des gens innocents tombent malades ou meurent. Il est difficile de croire que quiconque défendant une démarche scientifique rigoureuse puisse sérieusement affirmer que la méthode SCAM offre l’équilibre approprié. Si les preuves existantes sont insuffisantes pour démontrer les faits, dans un sens ou dans un autre, il est du ressort d’une agence de protéger non la santé financière d’une industrie, mais la sécurité des enfants et des autres personnes concernées. L’agence ne remplit pas sa tâche si elle se borne à exiger des personnes concernées qu’elles prouvent qu’elles seront affectées, sans demander à l’industrie de prouver l’innocuité et la sécurité de son activité. Cette façon de faire n’est que le résultat de pressions couronnées de succès, exigeant une certitude scientifique comme pré-requis de toute réglementation pour qu’elle soit considérée comme justifiée - et cette approche, précisément, est un SCAM, une tromperie, un marché de dupes.
William Freudenburg est Dehlsen Professeur en environnement et société à l’Université de Californie à Santa Barbara. Robert Gramling est professeur de sociologie et directeur du Centre pour la recherche socioéconomique à l’Université de Louisiane. Debra Davidson est professeure associée en sociologie environnementale à l’Université d’Alberta.