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Edito
Énergie, y’a de la marge !

par Benoît Lambert


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À l’exception de quelques géologues, Ghawar, Safaniya, Cantarell sont des noms que le plupart des francophones ignorent. Ces champs de pétrole ont pourtant permis au monde d’avoir, pendant des années, du pétrole bon marché, mais cette époque prend fin aujourd’hui. Ghawar est le géant des géants : avec une production de 4.8 million de barils par jour, ce champ représente la moitié du pétrole produit par l’Arabie saoudite ou le double de la production norvégienne. Ghawar fut découvert en 1948 et la production y a commencé 3 ans plus tard. Safanyia est un champ pétrolier au large des côtes du même pays : dans des conditions souvent caniculaires, on y produit 2 des 86 millions de barils consommés quotidiennement dans le monde. Cantarell se trouve également au large, dans le Golfe du Mexique. En 2004, il produisait 2.4 millions de barils par jour, 1.7 million l’année dernière, 1.1 aujourd’hui...

Selon Fredrik Robelius qui vient de publier une thèse sur le sujet à l’Université d’Uppsala en Suède, les champs pétroliers géants s’épuisent. Un champ géant contient au moins 500 millions de barils « récupérables ». Or seulement 507, ou 1% des champs, rencontrent ce critère, mais ils représentaient en 2005 soixante pour cent de la production et soixante-cinq pour cent des « réserves exploitables » dans le monde. Robelius explique en substance : « Les champs géants sont une chose du passé, la majorité des champs pétroliers géants ont plus de 50 ans. La tendance vers la découverte de champs avec des volumes plus modestes est claire. »

Cela ne va pas plaire à tout le monde et certains secteurs seront fortement affectés, mais rien de tel qu’une petite crise pour mettre un peu de raison dans un secteur pour lequel l’insouciance des autorités a été une constante. Une certaine suffisance, avec ses leitmotivs d’experts patentés, caractérisait même souvent les petits chanteurs de la pétro-croissance, une chorale enthousiaste, mais qui chante faux depuis des décennies. Dans nos parlements et chez nombre de nos faiseurs de l’opinion, la dépendance au pétrole et la question énergétique en général, n’est que rarement maîtrisée (la confusion entre la production d’électricité du nucléaire, 15 pour cent, et sa contribution à la consommation énergétique mondiale, 5% au maximum, est un classique du genre). L’attitude du monde industrialisé se résume à une marche accélérée vers la fin inéluctable d’un certain macro-système énergétique, dominé à quatre-vingt pour cent par les carburants fossiles (charbon, pétrole, gaz).

Au sens propre comme au sens figuré, le climat risque de s’alourdir ; ce ne sont pas les sables bitumineux, les sables asphaltiques et autres hydrates de méthanes qui offrent une solution globale, bien au contraire. Malgré une percée importante des énergies renouvelables et des outils permettant sa gestion (dont des technologies de stockage, qui émergent présentement), le système industriel n’est que très marginalement préparé à un choc énergétique soudain de grande ampleur. Dans un sursaut de réalisme, l’Agence internationale de l’énergie, supposée faciliter l’approvisionnement en carburants fossiles de 26 pays industrialisés, vient de faire « un ajustement » de ses prévisions : selon le Wall Street Journal, ses estimations de la production de pétrole en 2030 passe de 116 millions de barils quotidiens, à 100 millions. Ca c’est de l’ajustement ! Or selon Kjell Aleklett du Global Energy Systems à Uppsala University, « L’AIE y va un pas à la fois ; même ces prévisions de 100 millions de barils en 2030 sont complètement irréalistes. »

Pourtant ces inquiétudes ne doivent pas nous faire oublier la marge énorme dont nous disposons. Véritable hypertélie d’une croissance économique mal maîtrisée, les embouteillages à l’entrée de nos grandes agglomérations urbaines illustrent le coté absurde de l’économie actuelle. Or aujourd’hui l’informatique et les télécommunications permettent des gains d’efficacité considérables des alternatives - transports publics, partage de la voiture, co-voiturage, bicyclette électrique. Toujours faut-il, à la base, mettre en place une voirie qui permette de profiter de ces nouveaux outils. Comme le démontre notre article sur le développement des énergies renouvelables en Allemagne, les États modernes disposent également d’un certain nombre d’expériences et d’outils leur permettant d’orienter le marché et d’accélérer le développement de certaines technologies. On sait par exemple qu’un doublement de la production engendre une baisse des prix d’un produit de 20 à 30 pour cent. Or la production d’énergie solaire photovoltaïque - de loin pas la seule forme d’énergie solaire possible comme le montre notre article sur les systèmes solaires par concentration - double tous les 2 ans depuis une décennie, sans compter que le taux de conversion de chaque cellule a cru de plus de cinquante pour cent durant le même temps. Si ce rythme est maintenu - ce n’est pas impossible - la production annuelle sera multipliée par plus de 1000 (deux exposant dix) en 20 ans ! Entre une vison purement catastrophisme, et celle, béatement optimiste, d’un nouvel âge radieux, y’a de la marge !

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